Chaque personne itinérante coûte 77 600 $ par année (La Presse)

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE
Chiffrer les coûts de l’itinérance n’est pas simple, mais cela nous permettrait de mieux prendre conscience du problème commun auquel nous faisons face, d’autant que l’itinérance est en forte croissance (75 % depuis sept ans).
L’itinérance est l’un des problèmes de l’heure. Non seulement constitue-t-elle un drame pour les personnes touchées, mais elle vient aussi avec une facture socio-économique très importante, qu’on ne peut ignorer.
Chiffrer les coûts de l’itinérance n’est pas simple, mais cela nous permettrait de mieux prendre conscience du problème commun auquel nous faisons face, d’autant que l’itinérance est en forte croissance (75 % depuis sept ans). Pauline Marois vient d’ailleurs de rallier tous les chefs de parti au Québec pour un rendez-vous sur l’itinérance.
Or justement, une équipe de chercheurs menée par le professeur émérite Eric Latimer, de l’Université McGill, a fait le tour de la question, et les résultats ont été récemment publiés dans un rapport du CIRANO1.
Je résume en un chiffre : chaque personne itinérante au Québec coûte 77 600 $ par année, en moyenne. Et pour l’ensemble des 10 000 sans-abri de l’année 2022 analysés dans l’étude, la facture s’est élevée à 776 millions de dollars, essentiellement assumée par le gouvernement du Québec. C’est beaucoup d’argent !
Et encore, il s’agit probablement d’un plancher, puisque les chercheurs n’ont pas pu obtenir les coûts qu’engendre l’itinérance pour les municipalités (campements, etc.) ou pour les commerçants (gardien de sécurité, etc.).
Le premier coût considéré – de loin le plus important – est celui des organismes de bienfaisance liés aux personnes itinérantes, qui s’occupent des hébergements d’urgence ou de transition ou des centres de jour, par exemple. Globalement, ces organismes au financement divers ont consacré 445 millions pour les logements et les services aux personnes itinérantes en 2022.
La deuxième facture vient des services publics (244 millions), qu’on pense aux transports ambulanciers, aux hospitalisations, aux détentions, aux centres de thérapie, aux contacts policiers ou aux comparutions en cour, notamment.
Une autre des importantes factures (30 millions) vient des ressources que consacrent les CISSS et les CIUSSS à l’itinérance, notamment en santé mentale.
Bref, la facture s’élève à 776 millions pour l’ensemble du Québec, soit 77 600 $ par personne itinérante.
Améliorer la situation et réduire la facture ?
Serait-on à même de réduire la facture, tout en améliorant le sort des sans-abri ? Ce n’est pas impossible.
Eric Latimer estime qu’en fournissant un logement permanent aux personnes itinérantes, il serait possible d’économiser beaucoup en hébergements d’urgence, en logements de transition ou autres.
De fait, si on parvenait théoriquement à loger tous les sans-abri, les coûts de 445 millions estimés dans l’étude qui sont liés à l’hébergement temporaire pourraient être réduits de moitié après cinq ans, croit l’économiste et professeur émérite du département de psychiatrie de l’Université McGill.
Bref, il y aurait une économie annuelle possible de plus de 200 millions après quelques années, qui pourrait servir à financer les logements permanents. En revanche, les besoins de services psychosociaux et de santé pour ces gens ne disparaîtraient pas pour autant. Et il faudrait investir en prévention, notamment.
« On ne peut conclure qu’il y aurait des économies avec une assurance fondée sur des études rigoureuses. Mais pour moi, en tant qu’expert sur le sujet, je crois que c’est le résultat probable d’une stratégie bien pensée et bien exécutée pour réduire grandement l’itinérance », m’explique Eric Latimer.
Une telle politique qui tendrait vers des logements permanents, autant que faire se peut, permettrait aussi à certaines entreprises privées de réduire leurs frais. Le Complexe Desjardins, par exemple, consacre quelque 2 millions par année à des gardiens de sécurité, et une part s’explique par l’itinérance, explique M. Latimer. Même chose pour les ressources importantes que les municipalités consacrent à l’itinérance, non estimées dans l’étude.
Autre effet bénéfique difficile à mesurer : l’impact qu’aurait la baisse de l’itinérance sur l’attractivité à long terme d’une ville comme Montréal, par exemple, autant auprès des touristes que des résidants. Les auteurs n’ont pas cherché à quantifier cet aspect.
Enfin, des solutions durables qui stopperaient la croissance de l’itinérance pourraient être de nature à freiner l’augmentation de la facture, ce qui s’avérerait bénéfique.
Rappelons que le nombre de personnes itinérantes au Québec est passé de quelque 6900 en 2018 à près de 12 100 en 2025, soit un bond de 75 %.
La faute aux loyers
Les auteurs de l’étude ont voulu savoir jusqu’à quel point certains éléments économiques, comme le chômage et le boom des loyers, pouvaient être responsables de la croissance de l’itinérance.
En fouillant les études internationales, ils ont constaté que le chômage ne semble pas avoir beaucoup d’incidence sur l’itinérance. Par contre, le prix des logements « constitue un prédicteur structurel important de l’itinérance ».
Plus précisément, 16 des 26 études internationales sur le sujet ont constaté une relation statistiquement significative élevée entre les loyers élevés et une augmentation de l’itinérance, indique le rapport des chercheurs.
Pas surprenant, donc, que l’itinérance ait bondi à Montréal et ailleurs avec la crise du logement et l’explosion des loyers ces dernières années.
Le rapport fait valoir que le coût de l’inaction est élevé et qu’il faut remplacer la gestion basée sur l’urgence (refuges, interventions policières, hospitalisations) par des solutions pérennes, comme la prévention, l’accès à des logements abordables et le traitement des dépendances, par exemple.
Les chercheurs constatent que les programmes de type « Logement d’abord », qui fournissent un logement permanent, accompagné de soutiens psychosociaux, réduiraient de façon importante le recours à l’hébergement d’urgence et aux services de santé, comme expliqué plus haut.
Les logements dits de transition (accompagnement vers l’autonomie) apparaissent moins efficaces. Un supplément au loyer à long terme, même sans service de soutien, le serait davantage.
« Soit nous laissons l’itinérance augmenter, ce qui va engendrer des coûts grandissant simplement pour maintenir ces personnes en vie, notamment à cause des drogues de plus en plus nocives, soit nous entreprenons un virage résolu vers une politique visant un logement décent pour chaque personne avec les soutiens dont elle a besoin pour se réintégrer socialement autant que possible, y compris en intégrant des emplois », m’explique M. Latimer.
« Au-delà de l’humanité de ce second choix, nos ressources seraient dépensées à bien meilleur escient, parce qu’on s’adresserait à la racine du problème plutôt qu’à ses manifestations », dit-il.
Consultez l’étude du CIRANO